(pour les explications, voir l'article "Colette par Juliette, l'intro")
"Paris ce 11 janvier
Chère amie,
si vous permettez que je vous appelle ainsi quoique nous ne nous connaissions pas vraiment et que j'espère qu'après cette lettre vous penserez de moi ce que je pense de vous,
Chère amie donc,
c'est incidemment que j'apprends que vous êtes ce soir sur la scène du théâtre Mouffetard. Et cela à vrai dire ne me fait ni chaud ni
froid, tant j'ai vu de vos consoeurs théâtreuses, et vu de près, de très-très près, vous pouvez m'en croire. Car il fut un temps où j'étais un des Rois de Paris, titre envié et ô combien
galvaudé !
Mais bref, car je suppose que vous avez autre chose à faire que de lire les nostalgies d'un vieux birbe de mon genre, ce n'est pas que vous soyez sur cette petite scène qui m'intrigue et suscite
cette lettre, mais que vous y soyez pour me parler d'une amie qui me fut chère. Très chère. Et qui me coûta cher aussi, mais ceci est une autre histoire.
Voulez-vous je vous prie regarder à la fin de ces pages et déchiffrer ma signature ? Là, c'est fait ?
Mon nom entier est Henri Gauthier-Villars, mais un de mes noms de plume vous dira bien quelque chose, n'est-ce pas ? Willy, signait-on, mes nègres et moi. Passons sur votre surprise bien
compréhensible. Nous aimions à la belle époque glisser quelques mots d'anglais dans nos conversations, pour faire snob, darling ! C'est votre tour : Yes, you see dead people !
Willy, écrivain, journaliste, pour vous servir, scandaleux provocateur comme vous dîtes maintenant. Je fais partie de ceux qui ont, comme le suggérait Oscar Wilde "mis du talent dans
leurs oeuvres et du génie dans leur vie". Ah, si je vivais aujourd'hui, vous verriez plus d'une fois mon nom et ma belle barbe à la une de "Voici". Et la semaine suivante, dans son carré blanc,
l'attendu de condamnation ! Ah, je constate que les choses n'ont pas changé fors les sommes colossales que réclament vos actuelles célébrités humiliées. De quoi faire taire bien des consciences !
Oh, quelle charmante habitude !
Je fus "surtout" (mettez ceci entre parenthèses) le premier époux de Gabrielle Sidonie Colette. Je ne me doutais pas en allant la chercher à St Sauveur, au fin fond de l'Yonne que cette petite
bourguignonne délurée était de la race des grands prédateurs. Oeil pour oeil, dent pour dent, cependant que les vrais grands fauves sont loyaux. Ce qu'elle ne fut pas, avec moi tout au moins.
Je lui ai tout appris, y compris et surtout ce qu'elle devinait déjà. Mais elle, si elle a mis du génie dans son oeuvre, s'est appliquée, la coquine, à arranger sa vie avec un certain talent.
Pour que, du moins de son vivant, personne ne puisse mettre en doute sa bonne foi, sa morale, et son honnêteté, intellectuelle et autre ! La pôvre enfant ne fut-elle pas la proie d'un parfait
corrupteur, intellectuel et autre ?
Si j'osais je rirais, mais vous penseriez que je suis un vilain vieux monsieur aigri par son échec à l'examen de la Postérité. Voyez-vous, lorsque Colette et moi naviguions sous les réverbères
des grands boulevards, entre deux escales dans les fumoirs des théâtres, ou dans les entreponts confortables des salons des deux Faubourgs, elle était madame Willy.
Maintenant et à jamais - et encore, seulement pour ceux qui ont retenu mon petit pseudonyme de cinq lettres, je ne suis plus que l'ex-monsieur Colette.
Voulez-vous que je vous narre une anecdote éclairante sur la personnalité de notre amie ? Tenez par exemple la véritable histoire de mademoiselle Terrain. Ah, je vois que ce nom ne vous évoque
rien. Et pour cause : cette institutrice de la Troisième République n'avait aucune raison de faire parler d'elle aujourd'hui si nous ne l'avions prise pour modèle d'une créature littéraire
scandaleuse : la Sappho déchaînée de l'Ecole Communale de Montigny-en-Fresnois, Mademoiselle Sergent ! Vous avez lu "Claudine à l'école" je crois, vous savez de quoi je parle !
"J'augure mal de cette rousse bien faite, la taille et les hanches rondes, mais d'une laideur flagrante, la figure bouffie et toujours enflammée, le nez un peu camard entre
deux petits yeux noirs enfoncés et soupçonneux." C'est ainsi que Colette décrit cette Mademoiselle Sergent. Et Dieu sait que je ne suis pour rien dans ces lignes même si je joue un rôle plus ou
moins tordu dans cette histoire. (D'ailleurs je profite de cette occasion pour rétablir une vérité : Colette a trop souvent dit que ma contribution à la série des "Claudine" s'est limitée à
ajouter grivoiseries et légèretés. Référez-vous aux manuscrits si vous pouvez: vous verrez que je ne manque pas d'une certaine acuité littéraire dans mes commentaires, et que les grivoiseries et
légèretés ne sont pas toutes de ma main !)
Mais revenons à mademoiselle Olympe Terrain. Elle gardait un assez bon souvenir de son ex-fléau, Gabrielle Colette. Assez sans doute pour la convier à remettre les Prix de fin d'année.
(Accompagnée de son mari journaliste parisien à la mode) J'étais tout excité à l'idée de rencontrer et les gens et les décors de ces charmants souvenirs de la laïque que ma femme m'avait si
souvent contés. Et qu'elle avait commencé à consigner dans des cahiers. Je ne fus pas déçu. Mais n'avions-nous pas accepté ce séjour pour prendre des notes, déjà convaincus, elle et moi, que ses anecdotes feraient un bon "roman" ?
Colette prétendra le contraire, disant que je me suis servi d'elle et de sa mémoire affectueuse, la troublant de mes obsessions libidineuses.
A la sortie de "Claudine à l'école", cinq ans plus tard, je reçus seul les atermoiements de Mademoiselle Terrain, inquiète de ce livre la mettant en cause (tu parles !). Je ne pouvais me
plaindre, j'avais endossé la paternité de ce roman en signant de mon seul nom. (Comprenez-moi, du sien il ne se serait pas vendu et puis je n'avais menti qu'à moitié en prétendant dans la préface
que le manuscrit m'avait été envoyé par une jeune fille anonyme)
Bref, ces confidences scolaires révolutionnèrent le département de l'Yonne, empoisonnèrent le député, et permirent à quelques canards locaux de me représenter en adversaire de l'école laïque.
Un rien.
Mais notre mademoiselle Terrain eut un peu de souci à se faire. Ce livre dont elle dit qu'il était non seulement un mauvais roman mais aussi une mauvaise action, lui gâtèrent la vie. Sa
hiérarchie s'émut de sa vie privée, peut-être bien pourtant privée de tout. Elle avait accueilli une jeune condisciple de Colette, Gabrielle Duchêne, qui devint institutrice et protégée d'Olympe
Terrain resta neuf ans à l'école de St-Sauveur. De la à enfin comprendre quel lien réel unissait ces bonnes soeurs laïques et voilà tout le rectorat bourguignon émoustillé à l'idée d'un scandale
très parisien !
Que mademoiselle Terrain m'en ait voulu, je le comprends. Mais pour une raison que
j'ignore et qui doit appartenir aux Grands Secrets de la Confrérie des Femmes, elle est revenue vers Colette, des années plus tard et ces deux inconséquentes ont entretenu une correspondance,
dans laquelle je ne doute pas qu'elles ont à qui mieux mieux salué de moi la déplorable influence.
Colette a passé bien du temps à salir ma mémoire. Dans quelques romans d'après notre séparation, où elle s'est attachée à me dépeindre à grands coups de traits grossiers, sans excuses ni
compassion. Et surtout sans pardon.
Pourtant, comment peut-on entendre aujourd'hui qu'une telle femme, indépendante et bon esprit ait pu subir sans broncher les fantaisies amorales de son époux ? Si elle n'était un peu complice à
tout le moins, victime consentante ! Arriviste ? Peut-on se contenter de l'expliquer par les diktats de l'époque ? Que penser d'une femme qui signa longtemps ses oeuvres du nom de son père accolé
à celui de son mari : Colette Willy. Les seuls diktats de l'époque, hein ?
S'est-elle tout bonnement servi de moi ?
Est-ce pourtant un crime si grave, hormis pour le vieux fantôme inutile que je suis devenu ?
Verba volant scripta manent. Les paroles s'envolent, les écrits restent. Certains plus que d'autres !
Bien à vous.
Henri Gauthier-Villars
(auteur: Juliette
Noureddine)
"L'écriture est un dessin, souvent un portrait, presque toujours une révélation"
Colette, L'Etoile Vesper
Avis à tous les amateurs et autres amoureux de Colette :
Il existe depuis janvier 2008 une communauté où ceux qui le souhaitent peuvent publier leurs articles sur notre Gabrielle Sidonie préférée.
Pour les autres, n'hésitez pas à nous rendre visite pour une petite promenade au pays de Colette.
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A bientôt !
...Noé Conservation.
Il s'agit d'un moyen original de collecter des fonds pour cette excellente association. On "achète" des pixels d'une grande image (un papillon), sur laquelle on insère notre propre image qui en
plus sert de lien. Ma rainette est posée en double exemplaire sur la tête du papillon, pour 9 euros. On peut donner moins, on peut donner plus. Quand la mosaïque sera complète, un pixel sera tiré
au sort et le gagnant pourra participer à une opération de sauvegarde de la biodiversité avec Noé.
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