Lundi 21 janvier 2008

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Deuxième volet de cette "conférence" sur Colette d'un type particulier et que j'aime beaucoup. Voir l'article "Colette par Juliette, l'intro". L'auteur est toujours Juliette Noureddine. Les spécialistes trouveront de petites erreurs... ou pas ? (cherchez bien)

"Madame,

Par chance j’ai retrouvé une page blanche de ce papier prétentieux dont les aristocrates véritables ou parvenus de la fin de mon siècle aimaient à se munir presque comme d’une pièce d’identité. Si vous savez un peu d’héraldique, une science bien oubliée maintenant, vous aurez peut-être reconnu le blason d’azur, au chevron d’or, accompagné au chef de deux molettes d’éperon, et en pointe d’une rose tigée et feuillée, le tout du même, armes d’une vieille et authentique maison- celle de mon mari, le marquis Godart de Belbeuf dont j’ai peut-être abusivement gardé le titre.
 
Avouez cependant que Marquise a plus d’allure que « Chevalière » si vous voyez ce que je veux dire…
 
Votre soirée est étrange, n’est-ce pas ? qui voit venir de vieux fantômes sous les ors de votre théâtre, ce soir.
 
Vous avez compris, je pense, que je suis Sophie Mathilde Adèle Denise marquise de Belbeuf née Morny, nièce de Napoléon III, petite-fille de la Reine Hortense, et peut-être du tsar Nicolas Ier, élevée à la cour d’Espagne par le duc de Sesto, tuteur d’Alphonse XII et Gouverneur de Madrid qui m’apprit à toréer à cheval. Mariée à 18 ans au marquis Jacques de Belbeuf, de la main droite et de la gauche, nièce de Delacroix et sœur de Feydeau –papa était un coureur comme moi !- Je fus peut-être aussi la demi-sœur de Sarah Bernhardt. (Mon père avait tant aidé les sœurs Bernard qu’on supposait qu’il avait quelque chose à se faire pardonner !)
J’ai adopté comme des fils le prince Ghika, Auguste Herriot le bel héritier des Magasins du Louvre, et Sacha Guitry, mon cher Sacha qui a été le plus fidèle de mes secours, et jusqu’au bout m’a rendu ce que je lui ai donné, de tendresse, de vraie amitié et de fidèle loyauté. C’est lui qui a conduit mon cortège funèbre, lorsqu’en 1944 j’ai décidé d’en finir, comme un seigneur de guerre japonais, en m’ouvrant le ventre.
J’ai eu pour amantes la Belle Otéro, Liane de Pougy que j’ai entretenue avant qu’elle n’épouse Ghika, Augusta Holmes que j’ai volée à Catulle Mendès, Colette que Willy a jetée dans mes bras, à peu près toutes les maîtresses de mon frère Serge, quelques femmes de chambre, une jardinière, et tant et tant d’autres créatures, du grand monde et du demi-monde.
Voilà pour ma famille.
 
J’ai servi de modèle à « La marquise de Sade » de Rachilde, à « Méphistophéla », piètre vengeance littéraire de Mendès, pseudo psychanalyse d’une lesbienne de circonstance –Violée par son mari le soir de ses noces, ceci explique cela… « Son mystère attire et repousse… On est en présence d’un monstre qui va jusqu’à la perfection dans sa monstruosité » écrit-il à mon propos. Peut-on être plus aimable ? Je fus la Chevalière du « Pur et l’Impur » de Colette, j’y reviendrai –au masculin le « Max » de « La Vagabonde » qu’elle m’a dédié : « A ma Missy chérie qui seule pouvait retenir et fixer à jamais La Vagabonde »
Voilà pour ma carrière littéraire.
 
A la mort de ma mère, j’ai définitivement adopté le costume masculin. Le cheveu ras, le monocle et le col dur. Les manières d’un gentleman, la fortune et l’aisance de ma caste, je me suis fait enlever les seins et les choses inutiles de la procréation.
Nul ne se souvient que le vieux monsieur qui hantait Passy à la fin des années 30 et s’attardait à la devanture des coiffeurs pour dames –pour y voir encore et encore les beaux visages de celles qui m’ont aliénée avec passion, était –avait été- une femme.
Une femme qui aimait les femmes.
Et qui a aimé Colette, avec constance et scrupule, désintérêt et dévouement.
 
Je l’ai rencontrée par l’entremise de mon cousin le Prince Primoli alors qu’elle tenait salon où se cotoyaient musiciens d’avant-garde –qui se souvient de ce tout petit dandy aux costumes tapageurs et voyants et qui de son pays basque natal avait gardé une façon bien particulière de racler les « r », Maurice Ravel… Fréquenté aussi par des écrivains, des journalistes –Willy n’était pas pour rien dans les relations de sa femme. Et elle, belle sensuelle et libre qui affirmait qu’en amour tout est permis. Et qui avait été l’amante d’une lesbienne notoire au vu et au su de tous. Il n’y avait qu’à lire. Claudine à Paris.
 
J’avais en ce temps mon entrée dans tous les théâtres et Colette voulait faire du music-hall. Son intérêt pour moi commença comme cela : j’étais une clef. S’est-elle servi de moi, de mon nom, de ma fortune, de mon amour ? Oui sans doute. Et sans doute son attachement fut-il sincère, elle m’aima. Sans renoncer tout d’abord à Willy, allant jusqu’à nous proposer un arrangement, un ménage à trois. Bref…
 
Je n’avais jamais dans ma longue carrière de Don Juan experte, rencontré une « enfant de génie » comme elle. Je lui passais tout, jusqu’à accepter de jouer avec elle sur scène, une scandaleuse pantomime « Rêve d’Egypte » au Moulin-Rouge. La publicité de cet évènement avait été orchestré par Willy –toujours lui- et malheureusement orientée autour de mon nom : sur l’affiche au dessus d’un « Yssim » affublé d’un inutile point d’interrogation se dressait le blason des Morny…
Mon frère et quelques nobliaux rescapés du second empire vinrent faire le coup de poing tandis que les lesbiennes de Paris organisaient la claque. On soufflait dans des trompettes, les cannes de ces messieurs frappaient le plancher, Willy fut traité de « cocu » à pleine voix et dut se battre à mains nues.
Tandis que le sphynx ‘Colette’ sortait de son sarcophage pour embrasser à bouche que veux-tu le savant indiscret ‘moi’ nous reçumes sur la scène tout ce qu’on pouvait nous y envoyer. Boîtes de bonbons, étuis à cigarettes, coussins de fauteuils, quelques cannes et une pluie de gousses d’ail de la part de la claque. Ah, on savait rire en ce temps-là. La police vint. La représentation suspendue, le spectacle annulé, les procès en référés ont commencé… -je demandais pour ma part dix mille francs de dommages pour l’utilisation abusive des armes Impériales des Morny.
 
Dire que le scandale fut énorme serait inexact. Il fut magistral.
 
« Déchéance de la fille d’un duc transformée en cabotine par un monstrueux amour » titra le Crapouillot dès le lendemain. La presse se déchaîna contre moi, et dans une moindre mesure contre Colette, l’ex-Madame Gauthier-Villars. Seul le Courrier Français pris sa défense :
                    Pourquoi cette Colette exquise
                          Jouerait pas après tout
                        Avec sa divine marquise
                   Quoi ça peut vous foutre surtout ?
 
Curieusement c’est Willy qui paya le prix fort et sans doute cela n’était que justice. Il fut congédié de son journal, l’Echo de Paris dont il était pourtant la vedette. Ce sera pour lui le début de sa fin.
 
Quant à Colette, je la pris à ma charge entièrement après leur divorce. Lui achetai une maison en Bretagne… (A dire le vrai, la propriétaire ne voulait pas la vendre à une dame habillée en homme aussi la fis-je mettre à son nom).
Je lui ai acheté des « rôles ». Sacha à ma demande lui confie le rôle de la Belle Otéro dans « La Chair », elle en profita pour montrer un sein, l’impudique pudique ! Je l’ai accompagnée dans ses tournées –en automobile s’il vous plaît, avec chauffeur en livrée, rien moins.
Et surtout, secondée par sa mère qui voyait en moi un genre de gendre idéal, je l’ai poussée à écrire. Je savais qu’elle avait du génie. Je le savais au-delà de l’amour que j’avais pour elle. Je n’ai jamais été aveugle, trop lucide sur moi et les autres, sur les sentiments et les attachements humains. Je savais que cette femme-là avait un destin que personne ne pouvait contrôler ni asservir, sauf elle-même, en l’écrivant. Elle était une femme de lettres, la femme des lettres, rien de plus, rien de moins.
 
Ce qui explique peut-être sa dernière trahison. Lorsqu’elle envisagea d’écrire « Ces plaisirs… » qui devinrent « Le Pur et l’Impur » nous nous réconciliâmes. Au fond, du reste, et à sa façon, elle était fidèle à ses amours. Lorsque nous étions ensemble officiellement, elle restait liée à Willy, par une amitié chaotique faite de règlements de comptes littéraires et d’affection retrouvée. Lorsqu’elle me quitta pour Jouvenel elle continuait de m’écrire avec une tendresse opiniâtre, indifférente à mon silence poli.
 
Toutefois lorsqu’elle joua « La Vagabonde » j’allais l’applaudir. Ma Colette n’avait pas changé. Je lui offris même une lampe articulée, un gadget américain qu’elle garda jusqu’à la fin de ses jours, le fanal bleu… Elle revint vers moi donc en ces années trente et nous eûmes de longues conversations de vieilles amies sur l’amour… Elle prenait des notes, incorrigible.
 
L’amour. Je ne connais rien d’achevé dans l’amour sauf l’idée que je m’en fait. J’étais d’un naturel platonique –naturel toujours contrarié. Sans doute avais-je cherché l’absolu, sans jamais le trouver.
 
Lorsque « Ces plaisirs… » commencèrent à paraître en feuilleton, je fus offensée par le portrait qu’elle dressait de moi et le ton péjoratif par lequel elle décrivait « La Chevalière ». Toutefois elle me promis de reprendre et corriger ses lignes –sur mes indications – lorsque la publication en livre aurait lieu…
 
Il fallut attendre 42 pour que j’aie entre les mains ce petit livre empoisonné… Non seulement Colette n’avait rien changé à l’esprit de son texte, mais encore elle ne consacrait à notre « histoire » que quelques paragraphes, sur un ton épouvantablement détaché comme si ‘notre’ histoire n’était pas la sienne.
Mais celle de « vieilles écuyères nées dans l’aristocratie autrichienne », de femmes vivant dans un monde qui périssait en marge de tous les mondes. Un monde où l’esprit de caste en se suicidant, mina peu à peu la secte débilitée qui essayait, tremblante de peur, d’exister en dehors de son air respirable, l’hypocrisie… Charmant !
 
Au milieu, la Chevalière –moi- entourée de baronnes d’Empire filles naturelles de tzars qui vidaient sa cave et sa bourse…
Et vous, ma Colette, qu’avez-vous pris de moi, en plus de ma cave ? Ma bourse ? Mon cœur ? Mes illusions ?
Je lui écrivis alors pour lui dire que je ne la verrai plus. Offusquée Colette affirma que je perdais la tête et la mémoire, bref que je devenais folle.
 
Et je le devins.
 
Missy."
Publié dans : Colettion - Communauté : Colette
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