Et voici le troisième et dernier épisode de "Colette en trois lettres", fausses lettres imaginées par Juliette Noureddine (par ailleurs chanteuse de son état...). N'oubliez pas de passer par
l'article "Colette par Juliette : l'intro" avant de lire ce qui suit...
"J’ai l’impression qu’il se passe des choses ici, ce soir, que ceux-là qui prennent parole à votre place en font à leur aise, et que
l’avis d’une mère, enfin, ne serait pas du luxe.
Willy était une canaille –je l’ai dit à ma fille, étonnée de son manque de clairvoyance, dès le début de leur mariage. Il l’a trompée
à tous les sens du terme, abusant de sa crédulité de jeune femme –mais surtout ce que je ne lui pardonne pas exploitant son talent pour servir le sien.
Missy était plus élégante, cela va sans dire, peut-être son aristocratique ascendance lui ayant conféré une droiture que sa nature n’a
pas contredite.
Jouvenel était un écrivain tourné vers lui-même. Et puis je suis morte et je n’ai plus pu m’occuper de ma fille comme il se
doit.
Mais tous ces gens autour d’elle n’ont eu de cesse que de profiter de son intelligence et de sa désinvolture. De son désintéressement
j’ose le dire. Comme si, lorsqu’elle écrivait elle était déjà une vieille femme, détachée de son siècle, des conventions et de la morale. Elle fut en cela, la femme que j’étais. Libre de la seule
façon dont on peut être libre : libre de penser, libre de pensées.
Il a fallu du temps –il m’a fallu du temps- pour la convaincre de ne se consacrer qu’à l’écriture. Jeune femme elle s’est abandonnée
au plaisir et au désordre. Quoi de plus naturel ? Il fallait qu’elle vive et qu’elle vive totalement pour bien écrire ensuite ce que sa fréquentation éperdue de l’animal humain a pu lui
offrir, ce théâtre où elle a puisé ses sujets et ses modèles. Et surtout il a fallu qu’elle apprenne à se connaître jusqu’au bout. Là où bien peu d’écrivains osent aller, préférant le confort des
explorations immobiles, elle, aventurière a osé se rendre, pour voir. Et tout noter. A travers son regard.
Elle disposait d’une arme redoutable : la Postérité. Il n’était pas besoin d’être grand clerc pour savoir qu’elle irait au-delà
de son temps… Sa première légion d’honneur, le succès de ses livres… On savait –Willy en tête !- qu’elle était de celles qui durent.
On voudrait croire qu’elle s’est servie des autres –de moi aussi tant qu’à faire, mère de légende souvent idéalisée à l’extrême- pour
servir son art. Ma foi cela est peut-être vrai. Mais je ne saurai lui donner tort car voyez-vous il est des choses pour lesquelles on ne doit pas tergiverser : ne pas mourir, jamais, en est
une d’importance.
Et pour cela il fallait qu’elle écrive, sans relâche et sans concession. D’aucune sorte.
Justement, je lui ai donné quelques notions sur l’importance des choses. Je m’en flatte et en cela je fus une bonne mère. Je lui ai
appris à ne pas se mentir à elle-même.
Ce n’était pas facile sans doute pour elle qui possédait un genre de pudeur, pas celle physique, dirais-je, pudeur qui justement passe
pour être morale : qu’importe qu’elle montre son sein sur la scène des théâtres, elle possédait la pudeur des sentiments intimes.
Elle ne se livrait jamais si peu que lorsqu’elle semblait le faire.
Tenez, mon enterrement. Elle n’est pas venue. Il n’y a que mon grand dadais de fils aîné Achille qui lui en a tant voulu sans essayer
de comprendre, tellement fâché qu’il a brûlé toutes les lettres qu’elle m’avait écrites… On pourrait se scandaliser en pensant qu’après avoir tant clamé son amour et son admiration pour moi, elle
montrait une indifférence et une désinvolture bien suspecte… Pourtant je lui avais dit tant de fois que l’hommage des vivants n’était que pour les vivants eux-mêmes. Faire fi des convenances a
toujours été un trait de famille !
Je sais qu’elle m’a pleuré –plus que si elle eut été dans le cortège blafard des enterrements de province. Elle a pleuré, coup de
poignard du vrai deuil, sur une de mes lettres, retrouvée par hasard au fond d’un tiroir, alors qu’elle pensait à autre chose, l’absence définitive la cueillant à la surprise…
Parler –écrire- des vivants est toujours délicat : on risque des procès, des ennuis, des brouilles, des fâcheries… Mais
qu’importe si l’on sait qu’ils sont déjà morts et que des inconnus –comme vous plus de cinquante ans après sa disparition, liront ses pages sans savoir qui était untel ou untel, passants anonymes
de sa vie, si ce n’est ce qu’elle en a écrit –des défauts des qualités, des mesquineries peut-être…
Une arme redoutable vous dis-je. Elle savait qu’elle aurait le dernier mot.
Ma fille chérie fut peut-être une rouée, une coquine, une misérable créature, sans foi ni parole. Mais quel écrivain ! est-ce que
cela ne valait pas la peine ?
Et que retiendra-t-on d’elle ? Qu’elle a « volé » les meubles de M. Willy (si vous m’en croyez et de mon point de vue,
ce n’était qu’un rendu de ses minables entreprises !) Qu’elle a couché avec le fils de son mari ? Qu’elle a vendu des produits de beauté ? Joué à demie nue sur la scène du
Moulin-Rouge comme une vulgaire danseuse ? Ou qu’elle a écrit en vagabondant, sous la treille Muscate ou à la lueur du fanal bleu, quelques unes des plus belles pages de la langue
française ?
Quel drôle d’exercice que celui auquel vous avez imprudemment décidé de vous livrer dans ce petit théâtre obscur ? Raconter la
vie d’une femme ? Et de celle-là en particulier… Pourquoi faire ?
En sortant d’ici, faîtes-moi plaisir et faîtes la seule chose qu’il y a à faire : si vous voulez lui rendre hommage, connaître
ses secrets et découvrir sa flamme immarcescible.
Prenez ses livres.
Et lisez-les.
Sidonie Landoy-Colette"
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