Jeudi 10 avril 2008




















Claudine à l'école est publié en mars 1900 chez Ollendorff à Paris, signé Willy.
Colette a 27 ans.
L'illustration de couverture est un dessin d'Emilio della Sudda, dont Colette dit "La couverture me fit bien rire: une fillette, déguisée en paysanne, écrit sur ses genoux croisés. A même ses bas, elle porte des sabots jaunes d'opérette; le panier du Petit Chaperon Rouge est auprès d'elle, et les boucles de sa chevelure roulent sur un caban rouge."
Mes Apprentissages






Actualités du moment:

Première de l'Aiglon d'Edmond Rostand, joué par Sarah Bernhardt. Promulgation de la loi Millerand qui limite la durée du travail à onze heures par jour pour les femmes et les enfants. Exposition Universelle, inauguration du Pont Alexandre III à Paris.


L'origine de Claudine à l'école et débuts de la carrière de Colette:
Colette n'avait jamais songé à écrire avant ce premier roman, comme elle le raconte dans Mes Apprentissages (que nous verrons plus tard). C'est son mari, le critique Henry Gauthier-Villars, dit Willy, qui l'y a poussé. L'histoire raconte que l'idée du roman serait venue au couple en 1895, à l'occasion d'un voyage à Saint-Sauveur-en-Puisaye, village natal de Colette, durant lequel elle a retrouvé les lieux et les personnages de son enfance, notamment l'école et son institutrice. Le récit de ses aventures scolaires aurait amusé son mari, qui en rentrant lui aurait demandé de les coucher sur le papier, en y ajoutant, pour qu'il soit plus vendeur, des "détails piquants". Mais en lisant les pages de sa jeune épouse, Willy ne les a pas d'abord jugées dignes d'êtres publiées, et le manuscrit est oublié pendant plusieurs années dans un tiroir. Il est retrouvé par hasard, et cette fois Willy le présente à plusieurs maisons d'éditions, et Ollendorff (grâce aux relations personnelles de Willy) finit par l'accepter.
Le roman est un succès. C'est ce succès qui détermine la carrière de Colette, car son mari décide alors d'exploiter ses talents, et en fait un de ses nombreux "nègres". On a donc un sentiment mitigé sur ces débuts : exploitée par son mari, qui à cette époque l'a déjà rendue malheureuse et a failli la faire mourir de chagrin (il l'a trompée très tôt après son mariage, et n'a jamais cessé...); mais révélée aussi par le même homme, sans qui elle n'aurait peut-être jamais écrit. C'est aussi Willy qui la tire de sa province un peu étouffante alors qu'elle a à peine 20 ans (sa famille avait quitté Saint-Sauveur pour Châtillon-Coligny où elle se fiance avec Willy) et l'introduit dans la société artistique et littéraire parisienne, véritable terreau où le génie de Colette peut enfin se développer.

Colette et Willy en 1894, un an après leur mariage. Colette se remet d'une profonde dépression due à la découverte des trahisons de son mari.


Résumé:
Claudine à l'école se passe à Montigny-en-Fresnois, et raconte, sous la forme d'un journal, la dernière année d'école de Claudine et des quelques autres "grandes" (15 ans), qui comme elle préparent le Brevet. On y suit les péripéties et la vie quotidienne de cette micro société scolaire, de l'automne jusqu'à l'été suivant. L'année est couronnée par le passage du Brevet et la réception organisée pour le ministre de l'Agriculture.


Après la lecture...
J'aime beaucoup ce premier roman, qui m'amuse énormément, tout en n'étant pas dupe : il est fait pour être plaisant, et a été écrit sous la suggestion de Willy et non par le bon vouloir de son auteur. Cela dit, il "marche" très bien.
Le ton est très enlevé. Le langage et les attitudes des écolières, décrits par Colette, sont souvent à mourir de rire. J'ai un faible pour le personnage de la "grande Anaïs", que l'on voit apparaître tout le long du récit, souvent très fugitivement, cachée dans les subordonnées d'une phrase, et qui immanquablement me fait rire ! Les "détails piquants" commandés par Willy ne sont jamais absents longtemps, et on suit pendant l'année scolaire les relations de l'institutrice Mlle Sergent avec son adjointe la petite Aimée Lanthenay, on observe les sous-maîtres ou le délégué cantonnal tourner autour des "grandes", pendant que la jolie adjointe tourne la tête à tous... Mais on trouve aussi de nombreux passages qui sont du Colette tout craché : certaines descriptions, les bois de Montigny, la chatte Fanchette.... L'amour de la nature et le don pour l'exprimer sont déjà là.
Le personnage de Claudine est ici dans toute sa splendeur. Son village natal et les bois qui l'entourent sont son élément, et elle y règne totalement. Elle tient tête aux adultes, mène sa vie chez elle comme elle l'entend (forcée aussi par la passivité de son père, occupé à son travail sur la Malacologie du Fresnois). Elle est également souveraine absolue parmi ses camarades, qui l'admirent même si elles la trouvent un peu folle.... Elle ne le sait pas encore, mais en quittant tout cela, elle perdra une partie d'elle-même, tout ce qui fait sa force, sa confiance en elle, et ne sera plus jamais la même... Colette fait d'ailleurs dire à Claudine à propos des bois "le jour où il me faudra les quitter, j'aurai un gros chagrin." C'est peu dire (mais n'anticipons pas!)
Entre le début et la fin du récit, on peut suivre, en même temps que la construction de la nouvelle école, celle du style de Colette, qui a déjà évolué en quelques dizaines de pages. Et ce n'est pas fini... 

 
Parallèle Claudine/Colette:
Jusqu'où Colette s'est-elle inspirée de sa propre vie pour écrire Claudine à l'école ? Sans doute, la communale de Saint-Sauveur-en-Puisaye était moins pervertie que le portrait qui en est fait à travers l'école de Montigny. Les "détails piquants" réclamés par Willy ont forcé le caractère de certains personnages....
Et le personnage de Claudine ? ...C'est peut-être le moment de retracer rapidement les jeunes années de la vie de Colette, en faisant un parallèle avec son héroïne Claudine. Gabrielle Sidonie Colette est née en 1873 à Saint-Sauveur-en-Puisaye. Claudine nait en 1884 (11 ans plus tard) à Montigny-en-Fresnois, dont la description correspond à Saint-Sauveur. Gabrielle Colette porte une longue natte de cheveux qui lui arrivent sous les fesses; Claudine n'attache jamais ses cheveux, longs et bouclés. "Gabri" est la fille chérie de son père le Capitaine Colette et de sa mère, Sido, qui prend une place importante dans sa vie. Claudine est orpheline de mère. Claudine refuse absolument l'internat; la petite Gabrielle n'a jamais été en pension elle non plus. Toutes deux, enfin, passent leur Brevet en obtenant des notes brillantes pour les matières littéraires. Enfin et surtout, dans le caractère de Claudine, on trouve l'intense besoin de liberté qui fera de la vie de Colette un parfait sujet de roman ! La boucle est bouclée...

"Mlle Olympe Terrain", modèle de l'institutrice de Montigny, Mlle Sergent (également prénommée Olympe)


Morceaux choisis :

La toute première phrase : "Je m'appelle Claudine, j'habite Montigny; j'y suis née en 1884; probablement je n'y mourrai pas."

Les bois de Montigny: "Sous les sapins, on allume du feu, parce que c'est défendu; on y cuit n'importe quoi, une pomme, une poire, une pomme-de-terre volée dans un champ, du pain bis faute d'autre chose; ça sent la fumée amère et la résine, c'est abominable, c'est exquis."

La grande Anaïs: "...froide, vicieuse, et si impossible à émouvoir que jamais elle ne rougit, l'heureuse créature ! [...] Des cheveux ni bruns ni blonds, la peau jaune, pas de couleur aux joues, de minces yeux noirs, et longue comme une rame à pois."

"Ma maîtresse d'anglais me semble adorable ce soir-là, sous la lampe de la bibliothèque; ses yeux de chat brillent tout en or, malins, câlins, et je les admire, non sans me rendre compte qu'ils ne sont ni bons, ni francs, ni sûrs. Mais ils scintillent d'un tel éclat dans sa figure fraîche, et elle semble se trouver si bien dans cette chambre chaude et assourdie que je me sens prête à  l'aimer tant et tant, avec tout mon coeur déraisonnable. Oui, je sais très bien, depuis longtemps, que j'ai un coeur déraisonnable, mais, de le savoir, ça ne m'arrête pas du tout."

Visite du délégué cantonnal: "Mademoiselle Sergent a bondi, si brusquement qu'elle a renversé sa chaise et son tabouret pour courir ouvrir la porte. Devant tant d'affolement je me roule, et Anaïs profite de cet émoi pour me pincer, pour me faire des grimaces démoniaques en croquant du fusain et de la gomme à effacer."

"Pendant la partie, j'ai aperçu la tête de Rabastens: il regarde par-dessus le mur et prend plaisir à voir courir ces grandes filles [...] Anaïs qui l'a, elle aussi, aperçu, court en donnant des coups de genoux dans ses jupes pour faire voir des jambes pourtant sans attrait, et rit, et pousse des cris d'oiseau. Elle ferait de la coquetterie devant un boeuf de labour."

"Nuit traversée de rêves stupides, mademoiselle Sergent en Furie, des serpents dans ses cheveux roux, voulait embrasser Aimée Lanthenay qui se sauvait en criant. Je cherchais à la secourir, mais Antonin Rabastens me retenait, vêtu de rose tendre, et m'arrêtais par le bras en disant: "Ecoutez, écoutez donc, voici une romance que je chante, et j'en suis vraiment ravi." Alors il barytonnait: Mes chers amis, quand je mourrai, Plantez un sole au cimetière
.... sur l'air de "Ah! qu'on est fier d'être Français, quand on regarde la colonne !" Une nuit absurde et qui ne me repose guère !"

"Expliquer et commenter cette pensée de Franklin:
L'oisiveté est comme la rouille, elle use plus que le travail
." Allons-y ! A la clef brillante, aux contours arrondis, que la main vingt fois par jour polit et tourne dans la serrure, opposons la clef rongée de rouille rougeâtre. Le bon ouvrier qui travaille joyeusement, levé dès l'aube, dont les muscles solides, et tatatata... mettons-le en parallèle avec l'oisif qui, languissamment couché sur les divans orientaux, regarde défiler sur sa table somptueuse... et tatatata... [...] Oh ! C'est bientôt bâclé ! Avec ça que ce n'est pas bon de paresser dans un fauteuil ! Avec ça que les ouvriers qui travaillent toute leur vie ne meurent pas jeunes et épuisés ! Mais quoi, faut le dire. Dans le "programme des examens", les choses ne se passent pas comme dans la vie."

"Je ne me repose bien, le soir, qu'au sommet du gros noyer, sur une longue branche que le vent berce... le vent, la nuit, les feuilles... Fanchette vient me retrouver là-haut; j'entends chaque fois ses griffes solides qui grimpent, avec quelle sûreté ! Elle miaule avec étonnement: "Qu'est-ce que tu peux bien chercher dans cet arbre ? Moi, je suis faite pour être là, mais toi, ça me choque toujours un peu !" Puis elle vagabonde dans les petites branches, toute blanche dans la nuit, et parle aux oiseaux endormis, avec simplicité, dans l'espoir qu'ils vont venir se faire manger complaisamment; mais comment donc !"



Quelques liens:
Pour le début, un incontournable qui propose lui-même des liens, le 
Centre d'études Colette
le Miroir @ Colette  sur le blog de Lily-et-ses-livres: Lily cite un texte des Vrilles de la Vigne (que nous reverrons en temps voulu !) où Colette parle de Claudine et des liens entre son personnage et sa propre vie.... et je lui ai emprunté l'image de la couverture originale de Claudine à l'école située en tête de mon billet !

 

Publié dans : Colettion - Communauté : Colette
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avec Noé.

 
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